Jean Gosset (1912-1944)

Lettre à Roger Secrétain 5-11-40

Vendôme 5-11-40
Cher ami,

Je regrette d’autant plus d’avoir tardé à vous répondre que vous avez pu imaginer – j’espère que non ! – que j’avais attaché quelque importance aux coupures subies par mon dernier topo. Il n’en est rien évidemment, et au contraire le récit du « conflit » m’a assez amusé, bien qu’un peu ennuyé pour vous à qui je regrette de causer ainsi des désagréments. Je serais curieux de lire ce que vous aviez écrit sur la stérilisation ; je n’ai pas d’idées trop nettes sur la question. Quant à la « défense des écoles », elle m’a valu une lettre d’un brave instituteur retraité de Beaugency, fort sympathique.
Malheureusement je ne reçois toujours pas Le Républicain. L’abonnement n’arrive pas, j’ignore pourquoi. J’espère que vous pourrez remédier à cette situation, et je vais vous faire un virement pour le prix d’un abonnt. de 3 mois (je ne peux faire plus, comme je vous l’ai dit, tant que les militaires ne m’ont pas payé !). Par ailleurs vous avez dû recevoir une lettre de Badère et une autre de Duranthon, l’un vous disant qu’il ne marche pas et l’autre qu’il marche. C’est toujours aussi difficile de tirer qqch. des gens. Enfin, j’espère que tout cela s’arrangera.
Je suis passablement dégoûté actuellement, avec tout ce qui se passe de stupide et d’odieux ; même ce qui pourrait être bien, on a toutes raisons de supposer que c’est fait dans un esprit détestable. Je crois que je vais moi aussi me plonger dans la retraite, faire ma thèse, travailler silencieusement avec vous et nos amis, en renonçant à toute efficacité proche. Vous voyez que je me convertis, bien malgré moi. Ceci s’exprime un peu dans un des 2 papiers que je vous envoie. L’autre est un cri d’indignation que je ne peux retenir devant l’arrestation de Langevin ; j’ai presque la conviction qu’il ne sera pas publié, et pourtant vs. ne pouvez croire combien en ce cas il me rentrera dans la gorge. Des choses de ce genre donnent envie de s’agiter même en vain, de porter un témoignage même dans le désert. Je deviens très pessimiste parce que personne, et même pas nos amis, ne croit plus à rien assez énergiquement pour risquer la captivité ou la mort au nom de ce à quoi il croit. Alors – c’est actuellement ma formule favorite, qui vaut bien, pour les circonstances actuelles, le « cultivons notre jardin » – pleurons sur nos cartes d’alimentation.
Et je suis aussi comme les autres, naturellement ; je ne me sens pas assez malin, assez compétent, assez fort, assez libre, pour risquer quelque chose seul ou pour entraîner les autres malgré eux. Je prétexte les circonstances pour ne rien faire. Mais c’est que j’ai trop besoin de la foi des autres pour que la mienne se conserve.
Donnez-nous de vos nouvelles. Et croyez-moi bien fidèlement vôtre
Jean Gosset.
Une des choses qui m’ont le plus dégoûté et abattu (je ne vs. le disais pas parce que j’oubliais que vs. le connaissiez, je viens d’y repenser), c’est que Bonnefoy a été tué. Vs. ne pouvez savoir à quel point cela me fait de peine.
– Ne me croyez quand même pas trop au bout du rouleau ! Heureusement qu’il reste des amitiés comme la vôtre, celle de Touchard, etc., qui valent la peine de durer quand même.