Jean Gosset (1912-1944)

Lettre à Roger Secrétain 6-12-40

Vendôme 6/12/40
Cher ami,

Voici un mois que je n’ai donné de nouvelles – et pourtant chaque jour, au moins en recevant le Rép., et souvent autrement, j’ai pensé à vous – car vous ne devez pas vous amuser ! J’ai constaté avec une très grande peine la transformation du journal, l’apparition des communiqués de propagande, d’abord en tout petits caractères, puis en plus gros – la disparition à peu près complète des éditoriaux signés R.S. – les éloges de Pierre Laval – dont celui d’aujourd’hui doit vous être comme à moi, par sa dimension et son contenu, difficilement tolérable ; etc. Si bien que maintenant il ne m’est vraiment plus possible de lui faire aucune réclame, sinon rétrospective. Je regrette vraiment de ne le recevoir avec régularité que maintenant, alors qu’il m’aurait été si précieux pendant les mois d’été. J’espère d’ailleurs que vous avez bien reçu mon mandat-carte et qu’il correspondait bien à la somme que vous avez avancée. Merci encore. Je n’ai d’ailleurs pas, vous le comprendrez sans peine, l’intention de renouveler cet abonnement, à moins que les choses changent et qu’on vous laisse plus de liberté. De même que je n’ai plus envie (sous la même réserve !) d’envoyer des articles.

Ce que vous me dites d’Emmanuel ne m’étonne qu’à moitié ; je fais d’ailleurs comme vous toutes réserves sur l’interprétation, & je lui fais confiance entière en principe ; mais je trouve la phrase que vous me rapportez un peu verte, quand en 39 je me suis fait traiter (en plaisantant !) de « fasciste » parce que je voulais reconnaître la valeur de l’unité politique… Le même Em. écrit à sa sœur pour nous demander des papiers pr. la revue qui reparaît ; je pense que vs. en enverrez, ne fût-ce que sur les livres récents puisqu’il y a un Péguy qui vient de paraître en octobre. Pour moi, je lui enverrai sans doute un topal destiné à dire que ns. n’avons rien à dire ! Sa « politique de présence » me fait un peu suer. Cepdt. sa sœur a dû vs. transmettre les nouvelles assez réconfortantes (relativt. !) qu’il ns. donne.

Dans certains lycées de Paris (& peut-être d’ailleurs – nous le faisons ici pour notre inspecteur d’Académie), les membres de l’Enseignement ont fait une demande en faveur de leurs collègues juifs menacés à très brève échéance par l’application de la loi du 3 octobre, pour que leur soit appliqué l’article 8 de la loi, prévoyant des exceptions pour ceux qui auraient rendu d’éminents services littéraires, scientifiques ou artistiques. Il est vrai que nous sollicitons cet article en en demandant l’application pour des services uniquement universitaires, mais nous le faisons consciemment, à la fois comme démarche de principe et pour manifester l’attachement aux personnes. Voudriez-vous en parler à nos amis à Orléans, Mlle Harvary et éventuellement d’autres, pour qu’il y ait une initiative semblable le cas échéant ? je n’ai pas l’adresse de Mlle H., excusez-moi de vous demander cette démarche, d’autant plus que c’est urgent : les intéressés s’en vont le 18. (Il s’agit d’une demande adressée au ministre par la voie hiérarchique).
Merci vivement de votre entremise, si elle est possible.
Mon respectueux souvenir à Madame Secrétain – ma femme vs. envoie ses amitiés. Veuillez me croire bien fidèlement votre
Jean Gosset