Jean Gosset (1912-1944)

Jean Guerrier : le dernier témoin

Jean Gosset a passé les derniers mois de sa vie au Kommando de Dessauer-Ufer

Au « block 6 », parmi plus de trois cents occupants, il a vécu au plus proche de l’abbé Alphonse Lagarde, également professeur de philosophie et de Jean Guerrier alors âgé de seize ans. Si la description de ce dernier des conditions de vie et de travail au Kommando est saisissante, son témoignage nous offre également un portrait exceptionnel de Jean Gosset :

Mes deux amis, le laïc et le prêtre, étaient aussi attachés à leur métier d’enseignant qu’à la belle science qu’ils professaient. Ensemble, ils avaient, d’instinct, pris en charge le collégien que j’étais. […]
Trouvant en moi un terrain fertile, ils entreprirent non seulement de me transmettre quelques-unes des données essentielles de leur savoir, mais encore de me prouver que celui-ci n’était pas simplement fait de brillantes spéculations intellectuelles et pouvait conduire à une autre conception de la vie. Il fallait un courage fou et une confiance en soi extraordinaire, pour tenter une telle démonstration dans un pareil lieu.

Châlits à Neuengamme

Châlits à Neuengamme

Aucun d’eux ne cherchait à m’influencer, à me modeler à son image ; bien au contraire, leur but était, avant tout autre, d’éveiller mon esprit critique, de me donner le goût de l’étude, de la recherche personnelle, d’aiguiser mon jugement. […]

L’enseignement était permanent : debout, dans les wagons qui nous conduisaient ou nous ramenaient du travail, en creusant des tranchées dès que le gardien s’éloignait un peu, chaque minute utilisable était mise à profit par mes maîtres. L’un énonçait un principe, l’autre apportait la critique ou la contradiction, et l’on me demandait de donner mon avis.
Quels échanges extraordinaires nous avons connus ! Nous en arrivions à oublier la fatigue, la faim, le froid, les dangers qui nous entouraient.
Avec la même sérénité qu’Aristote, lorsqu’il instruisait ses disciples du Lycée en se promenant sur les bords paisibles de l’Ilissos, Jean Gosset et Alphonse Lagarde m’initiaient à la philosophie, au fond de l’un des bagnes les plus implacables de tous les temps. Au plus creux de la détresse, mais refusant le découragement, ces hommes hors du commun continuaient calmement, obstinément, à faire ce qu’ils estimaient être l’essentiel : enseigner, transmettre la connaissance.
Comment ne pas voir là une admirable manifestation de leur amitié ?
Comment oublier de tels maîtres lorsque l’on a eu la chance d’en être l’élève privilégié ?
Comment ne pas voir, dans leur attitude, un message sublime ?

Malgré les quarante années qui se sont écoulées, malgré le terrible silence de la mort, il ne me paraît pas très difficile de parler de Jean Gosset tel que je l’ai connu. Son souvenir est tellement présent en moi, tellement vivant, qu’il me semble tout proche. […]
Son visage pâle, à l’expression attentive, souvent grave dès qu’il était seul, pouvait s’animer dès qu’un débat intéressant s’annonçait. Un fin sourire, un éclat malicieux et vif de ses yeux clairs, trahissaient alors le plaisir qu’il prenait aux échanges subtils et tout en agilité, où sa brillante intelligence excellait.
Cependant, ce qui pouvait surprendre dès l’abord chez Jean, c’était son extrême réserve. Facilement à l’écart, songeur, un peu secret, on aurait pu croire qu’il vivait replié sur lui-même, et n’attachait que peu d’importance au contact avec qui que ce soit. Lorsqu’on le connaissait mieux, on s’apercevait très vite que cette attitude masquait une vérité toute différente. […]
En fait, Jean était entièrement orienté vers les autres, et d’une bonté, d’une serviabilité peu communes. Mais il était aussi l’image même de la délicatesse et de la discrétion. Son raisonnement de philosophe authentique venait tempérer les élans de sa vive sensibilité. Il se voulait « disponible », et savait le faire comprendre ; mais il se refusait à être inopportun. […]

Lettre de Jean Guerrier

Le face à face constant et sans le moindre refuge avec la plus cruelle des réalités amenait chacun, un jour ou l’autre, à se montrer tel qu’au fond de lui-même il était vraiment… Quoi que l’on en dise parfois, c’est, le plus souvent, les meilleurs et ceux qui étaient physiquement les plus faibles, qui ont été écrasés par l’abominable machine. […] Votre père était l’un des meilleurs d’entre nous. […]
C’est au début de 1945, alors que j’étais dans un état grave au Revier du Kommando de la Spaldingstrasse, à Hambourg, qu’un co-détenu m’apprit incidemment la mort de plusieurs de nos camarades. Il me cita, en particulier, le nom de Jean Gosset. Cela me causa un tel choc, et j’étais tellement malade à ce moment-là, que j’ai complètement oublié qui était ce garçon. Je ne me souviens plus que de mon chagrin… »

Extraits de la lettre de Jean Guerrier à Danielle Rioul-Gosset en juin 1984

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