Jean Gosset (1912-1944)
Le Voltigeur

À nos amis frontistes

par Jean GOSSET, Le Voltigeur Français n°11, 1er mars 1939

Une équivoque à dissiper
L’adhésion de M. Scapini au Frontisme peut apparaître – ainsi que lui-même et Bergery la considèrent – comme l’exemple heureux d’une rupture avec les vieux partis, d’une collaboration, au-delà de la « droite » et de la « gauche », pour une œuvre positive. Cette volonté d’en finir avec des schémas morts nous est, on le sait, très sympathique et nous-même faisons appel à tous ceux qui veulent travailler avec nous, quelle que soit leur formation politique. Aussi ne voudrions-nous pas de malentendus. Mais comment se tenir d’exprimer des craintes, latentes depuis longtemps, maintenant plus vives, et de crier casse-cou à un groupe pour lequel, au-delà des désaccords tactiques, nous éprouvons une amitié qui nous a retenus jusqu’ici de mentionner ces divergences ? Posons la question brutalement : le frontisme sera-t-il le mouvement « fasciste » français ?
Les Frontistes sont à l’origine issus de la « gauche » la plus authentique, quant à leur recrutement comme quant à leur doctrine. « Libérer la France de la tyrannie de l’argent », telle fut à l’origine la manchette de La Flèche et le mot d’ordre du mouvement. Toujours indépendants à l’égard du marxisme, ils ont combattu le communisme dès l’origine. Mais depuis fin 1936 surtout, leurs attaques contre eux deviennent systématiques. Bientôt leur manchette se complète d’un deuxième slogan « Libérer la France de l’ingérence des gouvernements étrangers ». De tous ces gouvernements, oui ; mais en pratique il s’agit de lutter de lutter « sur les deux fronts » : contre les trusts et les banques – contre Moscou (plus question de Berlin cette fois).
Bergery, Maze et leurs amis s’acharnent à mettre sur le même plan la lutte contre les trusts et la lutte contre les « staliniens ». Ils le répètent dans chaque numéro de La Flèche. Position tactique excellente, semble-t-il, pour grouper les classes moyennes et la fraction anticommuniste du mouvement ouvrier. Mais position facile à infléchir dans un sens ou dans l’autre (le soin qu’on prend pour se défendre des déviations le montre bien), et plus commode à tourner vers la lutte contre une tête de turc (communiste ici, ailleurs aussi juive !) que vers la destruction du pouvoir des trusts. Espérons que nous avons tort de flairer cette tendance à travers l’article de Scapini où l’anticommunisme paraît passer au premier plan, sagement suivi du slogan numéro 2 (ex-numéro 1 !). Déjà tel reportage trop symétrique sur la guerre d’Espagne nous avait paru montrer autant d’aversion pour les républicains (sauf les anarchistes et le POUM) que pour les franquistes. Sérampuy l’a dit dans Esprit au cours d’un excellent article – compréhensif, nuancé, mais ferme. Depuis, avec une précision dans l’analyse qui révèle une compétence certaine en politique extérieure, Bergery nous a régulièrement expliqué qu’il fallait s’abstenir en Espagne, s’abstenir plus encore en Tchécoslovaquie, faire preuve en chaque occasion d’un opportunisme prudent, le tout avec les analyses dignes par leur finesse des plus beaux discours de Blum sur la « pause ». Ne faisons pas ici spécialement grief aux frontistes d’être « munichois » ; nous savons très bien qu’il ne suffit pas d’être munichois pour être fascisant.
Mais nous trouvons dans leur attitude sur ce point le signe que leur anticommunisme passe avant tout, qu’ils ne voient pas dans l’expansion hitlérienne et fasciste un danger mortel, qu’ils tendent à perdre la notion de la solidarité internationale au profit d’une politique d’alliances intéressée.
Les Frontistes ont su, en effet, éviter le chauvinisme, et s’en vantent à bon droit. Mais qui, à part la vieille droite stérile (et, artificiellement, les communistes), est encore chauvin aujourd’hui ? Le nationalisme de Hitler, voire de Salazar, est d’une toute autre qualité. Les frontistes vont chercher dans des forces authentiques de la nation (y compris pourtant un certain jacobinisme moins sain) des moteurs pour une révolution habilement présentée comme « la seconde révolution française » – expression qui joue à la fois sur le tableau « républicain » et sur le tableau « révolution nationale ».
Le bruit, vrai ou faux, a couru que des P.S.F. déçus quitteraient ou débarqueraient La Rocque et feraient appel à la direction de Bergery. Il est certain qu’un mouvement vivant et dynamique comme le frontisme, un chef pur et énergique comme Bergery (ancien combattant authentique) sont beaucoup mieux faits que les vieux cadres croix de feu pour entraîner la masse des P.S.F., avides de « propreté » et d’une
action vigoureuse dont on ne cherche pas trop à comprendre le sens. Du moins on les mènera, cette fois, quelque part. Mais où ? Il est ridicule de prétendre avec les communistes que Bergery soit le complice conscient de Hitler. Mais Hitler lui-même était-il à la solde de Mussolini ? Nous redoutons pour le frontisme la tentation de devenir un authentique mouvement fasciste français. Issu de la gauche anticapitaliste, mais anticommuniste plus encore, national et révolutionnaire à la fois et sans doute indissolublement, il a toutes les qualités requises pour ce rôle, et par-dessus tout, celle d’être original, spontané, sincère, de n’être pas un mouvement inspiré par l’imitation de l’étranger ou fomenté par lui. Au moment peut-être décisif, celui où des forces de droite et de gauche vont se grouper indistinctement autour de lui, où il faudra trouver pour assurer leur cohésion une mystique simple et une action enivrante, nous lui disons notre inquiétude.

par Jean GOSSET, Le Voltigeur Français n°11, 1er mars 1939