Jean Gosset (1912-1944)

Qu’attendre du syndicalisme ?

Le Voltigeur Français - 15 février 1939

Qu’attendre du syndicalisme ?

par Jean Gosset, Le Voltigeur Français n°10, 15 février 1939

Nous définissons d’autre part les exigences de la transformation intérieure nécessaire. Parmi les forces dont on attendra qu’elles y collaborent, on peut penser tout spécialement au syndicalisme.
D’abord à cause de l’importance des effectifs dont il dispose, et de son enracinement réel dans la vie du pays. Aussi, parce que nous le croyons particulièrement capable d’une action à la fois immédiate et persévérante, et parce qu’il ne semble pas, malgré les faiblesses et les malaises qui s’y sont manifestés, avoir encore consenti à perdre la force et la pureté de son inspiration.
Mais que lui demander ? On a peut-être trop attendu de lui en 36, et lui-même a cru un peu vite que « c’était arrivé ». Aujourd’hui les conquêtes de juin sont en partie compromises, les effectifs baissent, et l’échec du 30 novembre pèse sur le présent et sur l’avenir immédiat du mouvement syndical. Il faut essayer de faire le point.
À première vue, la CGT semble obsédée par les problèmes politiques. Les combats que s’y livrent les partis n’ont guère perdu de leur violence. Mais, surtout depuis Munich, ils paraissent se concentrer sur la bataille pour la paix. Pacifisme et antifascisme se heurtent, et les deux tendances s’accusent de vouloir la guerre ou de favoriser Hitler. L’une et l’autre, fidèles à la tradition syndicale se préoccupent d’assurer la paix : mais on n’arrive pas à s’accorder pour choisir entre la paix à tout prix et la résistance aux impérialismes totalitaires.
C’est là le point névralgique. La grève du 30 novembre a échoué en grande partie à cause de la signification politique que les uns voulaient, que les autres ne voulaient, à aucun prix, lui donner. Voici que la menace de guerre empêche l’action syndicale de s’exercer sur son terrain propre ; de grands mouvements d’ensemble ne paraissent plus possibles pour un avenir prochain.
Par ses échecs – d’ailleurs relatifs – sur le plan social, par ses divisions intérieures sur le plan international, la CGT est actuellement paralysée.
Elle donne l’impression de se replier sur elle-même, de se borner, comme une armée réduite à la guerre d’usure, à « entretenir la combativité » par des escarmouches locales. Conserver les avantages acquis partout où c’est possible – obtenir des succès à propos de telle convention collective, de telles élections de délégués – protester avec obstination contre l’attitude anti-ouvrière du patronat ou du gouvernement, voilà les objectifs immédiats. Mais à cette activité limitée (on s’accroche désespérément à l’amnistie, et le gouvernement obtient un triomphe facile en la faisant refuser !) ne peut se borner, même provisoirement, l’effort du syndicalisme. Il voit plus loin, et ce repli sur soi est l’occasion de procéder à une concentration de forces, à un renouvellement intérieur, pour préparer la reprise de l’action offensive.
Pour Berlin et les amis de SYNDICATS, cette renaissance paraît comporter comme condition nécessaire la lutte contre la « colonisation » communiste. Seule une victoire des « syndicalistes purs » rendra la CGT à son véritable destin. Mais, malgré eux, la colonisation se poursuit, les communistes cherchent toujours à faire de la CGT une masse de manœuvre pour l’action de leur parti.
Les dirigeants semblent s’être mis d’accord, à la suite du Congrès de novembre, pour faire porter le travail principal sur la « propagande pour le Plan ». L’effort de renouvellement comporte une œuvre de diffusion doctrinale ; beaucoup des syndiqués nouveaux venus en 36 et 37 ont mal connu les thèses essentielles de la CGT, ont ignoré le contenu du Plan. Il faut remédier à cette situation, instruire et former la base, l’imprégner d’idées qu’on répandra aussi dans le pays en dehors même des organisations syndicales. Ainsi sera préparé le terrain favorable à une action plus méthodique de militants mieux trempés.
Tel est apparemment, superficiellement peut-être, la situation du syndicalisme. Mais plusieurs questions restent angoissantes :
1° Comment peut se résoudre le conflit du pacifisme et de l’antifascisme, et comment évitera-t-on qu’il continue à paralyser l’action syndicale ?
2° Est-il inévitable qu’une lutte sans merci se livre entre les communistes et leurs adversaires ? Ce conflit, ouvert et latent, continuera-t-il à empoisonner la CGT ? De quelles solutions est-il susceptible et à quoi aboutiraient-elles ?
3° La « propagande pour le Plan » constitue-t-elle un effort de renouvellement suffisant ? Le Plan lui-même est-il adapté aux circonstances actuelles, en examine-t-on avec assez de soin les chances d’efficacité ? Dans quelle mesure réalise-t-il autour de lui la convergence des tendances par ailleurs opposées, et peut-il servir de base à une action suffisamment unitaire ?
4° La politique cégétiste comportera-elle une collaboration du type « Matignon » ou autre, avec le patronat, les autres syndicats (CFTC), les gouvernements, etc. ? ou une action de lutte de classes intransigeante et extra-politique ? Sur ce point encore, la CGT paraît chercher sa voie.
Telles sont les questions que nous nous posons, sur lesquelles nous voudrions consulter des personnalités significatives du monde syndical. Au cours de cette enquête (au sujet de laquelle nous recevrons avec plaisir toutes observations et réponses), d’autres problèmes nous apparaîtront sans doute, nous devrons peut-être réviser les points de vue que nous suggérons ici et qui ne sont que de modestes hypothèses de départ. Nous tâcherons de comprendre la position présente du syndicalisme, de discerner ce que nous pouvons attendre de lui pour l’action prochaine et nécessaire.

Jean GOSSET Le Voltigeur Français n°10, 15 février 1939