Jean Gosset (1912-1944)

La légende des sapins

La légende des sapins

La légende des sapins

Conte

Dans le temps où l’homme vivait assez près de la nature pour que les animaux et les plantes lui parlassent leur langage et qu’il les comprît, le petit Grünn habitait aux confins d’une vaste forêt des Vosges. Nous dirions maintenant qu’il était pauvre, mais il n’avait jamais songé à cela. La grande forêt pourvoyait à ses besoins comme à ses plaisirs. Les grands arbres lui avaient fourni les branchages dont sa cabane était close, et tous les ustensiles de son ménage rustique, depuis le lit jusqu’à l’écuelle, provenait d’eux.C’était encore la forêt qui donnait l’herbage nécessaire à son unique vache ; les fleurs où les abeilles de Grünn puisaient un miel embaumé ; les champignons délicats dont il faisait ses délices. Grünn vivait en paix et ne concevait point d’autre existence.

Mais il advint que pour une guerre lointaine, on dut construire des vaisseaux, et un décret ordonna que le bois de la forêt fût employé à cet usage.
Aussitôt les arbres gémirent sous la cognée, les taillis devinrent des clairières où les troncs dénudés gisaient tristement. En se retirant, sans nulle précaution, les gardes qui surveillaient la coupe mirent le feu à quelques sapins, et bientôt l’espace immense qui avait été la forêt ne fut plus qu’une étendue calcinée et morne.
Le chagrin accablait Grünn. La mort de la forêt était pour lui le pire désastre, tant son existence était liée à celle de sa grande amie. Qui le protégerait désormais des tempêtes du nord, qui, durant les rigoureux hivers, lui donnerait le bois de son bûcher ? En toute occasion il avait recours à son unique ressource : la forêt ; sa destruction était pour lui l’irréparable.

Pourtant, il fallait vivre. Grünn, secouant sa torpeur, se remit au travail. Mais après avoir donné quelques soins à son lopin de terre, il s’en revenait tristement contempler les restes de ce qu’il avait tant aimé : les trous brûlés, roussis, la terre inculte et comme desséchée. A force de regarder, il découvrit quelques jeunes plants épargnés par miracle. Il entreprit de les soigner, et dès lors ce fut toute sa vie. On eût dit qu’il voulait, de ses mains, ressusciter la forêt dans sa splendeur première ; et, pour cette besogne surhumaine, il sentait son cœur s’agrandir et ses forces croître. Sans cesse actif, infatigable, il parcourait le désert morne, retrouvait des pousses à peine formées qu’il sauvait de la mort certaine ; et à mesure qu’il les voyait revivre et prendre une vigueur nouvelle, son chagrin faisait place à un courage sans bornes. Attentif et patient, il soignait les jeunes sapins, et ceux-ci, en leur langage, lui parlaient doucement : Vois, lui disaient-ils, nous sommes l’avenir. Par nous renaîtra la grande forêt, la belle forêt qu'”ils” ont tuée. Sois béni ; toi qui n’a point douté de nous. Sur son passage, ils le saluaient en balançant leurs cimes frêles : Courage, Grünn, nous sommes l’éternel renouveau ; celui qui nous fait revivre restera jeune aussi longtemps que notre feuillage restera vert. Et le murmure léger des feuilles bruissantes chantait aussi : Courage ! Courage !

Grünn travaillait, sans souci du temps écoulé. Son effort semblait féconder le désert qui l’entourait, et de toutes parts, maintenant, les sapins montraient leurs cônes verts qui bientôt atteindraient la hauteur de sa cabane. Grünn s’émerveillait, et chaque fois qu’un nouvel oiseau venait élire domicile dans un de ses arbres, il battait des mains en écoutant son chant joyeux.
Pourtant le temps passait, et les habitants des villages voisins avaient presque oublié l’incendie et la destruction de la forêt. N’ayant plus recours à elle, ils en avaient oublié le chemin, et les compagnons de Grünn, devenus des vieillards, avaient à peine conservé son souvenir. Quand les taillis furent reformés, les montagnards se rapprochèrent peu à peu. Quelle ne fut pas leur surprise en retrouvant Grünn en pleine vigueur : le temps ne l’avait pas même marqué d’une ride ! Selon la promesse des sapins, la forêt avait conservé la jeunesse à son grand ami.
Durant de longues années, Grünn demeura le bienfaiteur des gens du pays. Il leur enseigna les propriétés bienfaisantes des plantes, qu’il connaissait toutes, car la forêt reconnaissante n’avait pas de secrets pour lui. De toutes parts on avait recours à lui. Grünn disait à tous les bienfaits de la forêt. Il apprenait à chacun à la respecter, à ne lui demander que ce qu’elle peut donner au lieu de la détruire stupidement. Les montagnards écoutèrent ses conseils et la forêt, redevenue magnifique, fit la richesse du pays.
C’est ainsi qu’on raconte la légende de l’éternelle jeunesse de Grünn au grand cœur, qui ressuscita la forêt des aïeux. Jamais personne ne le connut vieux, et nul ne peut dire s’il mourut jamais, ou si, droit et robuste comme les fiers sapins, il vit encore dans la forêt vosgienne.

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