Jean Gosset (1912-1944)

Défense de quelques écoles

Ecole Nationale Supérieure - Rue d'Ulm Paris

Défense de quelques écoles

par Jean GOSSET, ancien élève de l’École Normale Supérieure

Le Républicain Orléanais et du Centre, 5 octobre 1940

Nous attendions (avec quelque scepticisme, il est vrai) de « nouveaux » programmes ; en guise de nouveauté, on est d’abord revenu (peu importe d’ailleurs) aux anciens mots : le « primaire » reprend la place du « premier degré » ; puis on nous a annoncé que les maîtres devraient, dans l’enseignement de l’histoire, montrer la continuité de l’effort français, à travers tous les régimes, pour « construire, maintenir ou relever la France ».

La montagne accouche d’une souris. Et on ne verra pas sans sourire cette satisfaction donnée à telles campagnes contre la philosophie antifrançaise de l’histoire publiées par un journal où, sur les problèmes historiques qui nous touchent de plus près, on donne systématiquement tort à la France.

Mais pour réaliser ces excellents projets le gouvernement commence par une suppression : il n’y aura plus d’Écoles normales primaires. On confiera aux Lycées la formation des futurs maîtres.
Là-dessus, certains dénoncent la source de tout cet enseignement « antifrançais » : c’est l’École normale supérieure, contaminée par « une véritable maladie de l’intelligence », opposée à toutes les vraies forces de la nation : « Sens social, sens national, amour du travail, respect de la famille, esprit d’ordre, de discipline, culte du passé et jusqu’à l’élémentaire honnêteté professionnelle et au simple et robuste bon sens de la race ». 
Ce sont là des choses qu’on ne peut pas laisser passer sans protestation.
 Il ne s’agit pas seulement d’erreur, mais de mauvaise foi, nous n’hésitons pas à le dire et nous allons le montrer.
D’abord, les accusations portées contre l’École normale de la rue d’Ulm sont fausses. Les normaliens n’ont jamais manqué de « sens social », au contraire ; sans parler de Péguy, rappelons que Robert Garric (promotion 1914) est le fondateur des Équipes sociales, Georges Lefranc (promotion 1924) celui du Centre confédéral d’Éducation ouvrière. Paul Vignaux (promotion 1923) et François Henry sont des animateurs de la C.F.T.C., etc. Toujours un fort contingent de Normaliens se sont activement occupés d’œuvres sociales, tout spécialement parmi les catholiques mais parmi les autres aussi, (quelle que soit leur tendance) ; ils ont autant de « sens national » que d’autres, et nous aurons un jour à dénoncer l’équivoque de ces mots national et antinational impudiquement pour des fins partisanes. Si l’on suspecte l’amour du travail des élèves de l’École, qu’on aille les voir dans leurs « turnes », qu’on montre si, professeurs de lycée, ils sont moins consciencieux que les autres ; et de même pour l’honnêteté professionnelle, dont il est malséant de parler dans des articles qui en sont eux-mêmes si peu respectueux. Quant à l’ordre et à la discipline, il est vrai que le normalien est jaloux, jusqu’à l’excès, de sa liberté ; c’est même ce qui lui permet de résister à ceux qui voudraient l’embrigader. 
On s’élève contre l’influence du bibliothécaire Lucien Herr ; je ne l’ai pas connu mais d’anciens camarades qui n’ont pas subi son emprise déclarent que, si sa personnalité agissait profondément sur ceux qui se sentaient attirés vers lui, il se désintéressait volontiers, et peut-être exagérément, de ceux qui ne partageaient pas ses idées. D’ailleurs toutes les tendances se rencontrent à l’École ; MM. Gaxotte et Brasillach en sont sortis aussi bien que MM. Herriot et Cogniot. J’y ai connu un « groupe d’études socialistes » et un groupe nationaliste autour de l’A.F., un groupe catholique et un groupe protestant. Tous ont toujours pu agir et travailler en toute liberté ; j’ai même vu M. Bouglé, pourtant connu par son anticléricalisme (d’ailleurs nullement sectaire), autoriser tacitement un Père jésuite à faire des conférences privées, à l’École même, pour des élèves et des étudiants en philosophie. La légende de l’École normale « Séminaire laïque » ne doit pas s’établir. Les Normaliens ont de nombreux défauts : ils sont très individualistes, un peu dilettantes, un peu pédants et terriblement « universitaires » ; ils auraient besoin de s’aérer, de devenir plus vivants, d’apprendre à ne pas s’affadir si vite après leur sortie de l’École. Mais voir en eux une source de désagrégation nationale est une absurdité.
D’ailleurs, ajoute-t-on, c’est par le lycée que passait cette philosophie « antifrançaise » pour atteindre l’enseignement primaire.
En ce cas le maréchal Pétain mérite le blâme de notre journaliste pour avoir jeté les pauvres instituteurs dans la gueule du loup en les envoyant directement au lycée. Quant à nous, nous voudrions bien savoir par quelle bizarre osmose ces idées se propageaient du lycée à l’école primaire. C’est ici que nous décelons la mauvaise foi, et non pas la confusion car un « directeur d’école honoraire » ne peut ignorer que les professeurs d’Écoles normales primaires ne sortent pas de l’E.N.S. de la rue d’Ulm, mais bien de celle de Saint-Cloud. Pour pouvoir attaquer quand même la rue d’Ulm, on suppose un légendaire passage par le lycée. Sans doute de nombreux manuels sont l’œuvre de professeurs d’enseignement secondaire ; mais ceux-ci, qui sont très loin d’avoir le monopole de la rédaction des manuels primaires, ne sont pas tous normaliens, tant s’en faut ! La rue d’Ulm ne fournit aux lycées, inévitablement, qu’une minorité de leurs professeurs. Il est vrai qu’on nous dira : École de Saint-Cloud, rue d’Ulm, c’est tout un.
Procédé trop connu du « tout-ça-c’est-la-même-chose », que nous ne devons pas laisser se répandre. Nos camarades de Saint-Cloud forment des instituteurs dont le plus grand nombre, quelles que soient leurs opinions, sont honnêtes et dévoués ; dévoués à leur pays, n’en déplaise à certains, pendant la guerre les meilleurs officiers que j’aie vus autour de moi étaient des instituteurs. Il est alors assez déplaisant de voir ceux qui ont découvert le pacifisme vingt ans trop tard accuser les autres d’avoir été antimilitaristes.
Assez de ces polémiques mensongères : ce n’est pas ainsi qu’on assurera l’unité française. Nous espérons que le gouvernement passera enfin à des mesures positives destinées à améliorer notre enseignement suivant les méthodes vivantes et nouvelles adoptées de plus en plus par d’autres pays. Nous comptons qu’il ne cherchera pas à paralyser l’intelligence, mais à la rendre plus vigoureuse, ni à supprimer la liberté de pensée, mais à l’éclairer.

Jean Gosset, Le Républicain Orléanais et du Centre, 5 octobre 1940

L’assimilation de la section B à l’enseignement primaire supérieur est d’ailleurs une variante d’un projet antérieur.
E. Bocquillon, dans Le Matin.